Château Latour, quand un roi du bordeaux passe au bio

L’un des plus grands châteaux de Pauillac a obtenu, le 22 octobre, la certification Ecocert France, qui valide la production de vins biologiques. Une première dans le cercle fermé des prestigieux domaines bordelais.

M le magazine du Monde | 02.11.2018 à 14h27 | Par

Frédéric Engerer, gérant de Château Latour, propriété de François Pinault depuis 1993.

Il suffit de peu pour abattre un mur. Le 22 octobre, un mur est tombé, avec un seul mot : « Certified !! ». Par ce Tweet laconique, le gérant de Château Latour, Frédéric Engerer, annonçait la conversion officielle au bio de l’un des plus grands châteaux de Pauillac à Bordeaux. Officieusement, ce vin l’est depuis trois ans au moins, durée obligatoire de conversion pour obtenir la certification Ecocert France, mais l’organisme qui valide la production de vins biologiques vient tout juste de délivrer son précieux sésame. Château Latour sera donc officiellement bio à partir du millésime 2018. Un pied de nez à ceux qui croient encore le vin bio cantonné à la marginalité, aux producteurs fantasques et aux petits vins.

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Le travail mené par le château, qui appartient à François Pinault depuis 1993, marque un véritable tournant. Certes, en Bourgogne, l’affaire était déjà pliée. Le domaine de la Romanée-Conti, le plus mythique de la région, est certifié en biodynamie depuis plusieurs années. Du côté des liquoreux bordelais aussi, le débat était clos puisque les grands Châteaux Climens et Guiraud, en sauternes et barsac, avaient déjà passé le cap. Mais pour les rouges de la région, il fallait un roi pour marquer les esprits. Des rois, sur la rive gauche, il y en a cinq. Les quatre châteaux classés premier grand cru en 1855 : Haut-Brion, Lafite-Rothschild, Latour et Margaux. Mouton-Rothschild ne le fut qu’en 1973. Pour donner un ordre d’idée, disons qu’une bouteille de ces cinq-là, selon les millésimes, dépasse régulièrement le millier d’euros.

« J’applaudis le choix de Latour, qui montre l’exemple. Pour autant, il ne faut pas penser que si Latour le fait, tout le monde peut le faire. Ce n’est pas facile. » Hubert de Boüard, Château Angelus

Avant Latour, d’autres domaines très respectables avaient ouvert la voie. Pontet-Canet, d’abord. Cet autre pauillac n’est « que » cinquième grand cru classé, mais sa réputation le hisse bien plus haut. Le millésime 2016 se prévend à 170 € la bouteille. Son label AB était une première secousse. Une seconde s’est fait sentir au printemps quand Château Angelus a annoncé sa conversion. Sur la rive droite bordelaise, ce premier grand cru classé A de saint-émilion n’utilisait que très peu de traitements chimiques depuis des années. Mais sauter le pas est une autre affaire. « C’est une chose de dire qu’on fait du vin bio, c’en est une autre d’être certifié », estime Hubert de Boüard, copropriétaire du Château Angelus. Dans le premier cas, on sait qu’un petit traitement de secours est possible, dans le second, on s’engage officiellement à respecter les règles. « J’applaudis donc le choix de Latour, qui montre l’exemple. Pour autant, il ne faut pas penser que si Latour le fait, tout le monde peut le faire. Ce n’est pas facile. Cette année de conversion m’a donné des cheveux blancs. On a dû investir beaucoup de travail, de personnel et d’argent pour obtenir une bonne récolte. Tout le monde n’en a pas les moyens. Ce n’est pas un signal universel. Mais c’est une philosophie obligatoire pour se forcer à avancer. »

Une attaque de mildiou

L’année 2018 a en effet été particulièrement ardue pour les viticulteurs bordelais. La chaleur et la pluie ont engendré une attaque de mildiou d’une intensité rare, difficile à traiter en bio comme avec la chimie. A une différence près : les produits de synthèse restent actifs même avec la pluie, quand il faut repasser après chaque ondée avec les produits autorisés en agriculture biologique et, donc, redoubler de vigilance. A Saint-Estèphe, le Château Lafon-Rochet a déclaré forfait après dix ans sans chimie. Trop de passages des tracteurs dans les vignes, trop de cuivre sur le sol selon son directeur, qui estimait dans La Revue du vin de France très récemment que, pour lui, le bio n’était pas la solution pour préserver l’environnement.

A Margaux, le Château Palmer a résisté. Ce troisième grand cru classé 1855 est certifié en bio et en biodynamie. Pour Thomas Duroux, le directeur général, l’agriculture biologique est un « passage obligé ». « C’est l’avenir. J’ai la conviction que nos vins n’ont jamais été aussi grands que depuis qu’ils sont en biodynamie. Pour moi, ça vaut le risque. Pour autant, je respecte les choix de chacun, y compris ceux qui estiment que le bio n’est pas fait pour eux. » En revanche, une opinion le met en rage : « Qu’on ne me dise pas que le bio pollue plus ! Il y a cinquante ans, pour protéger la vigne des maladies, on mettait 20 kg de cuivre par hectare au lieu de 3 kg aujourd’hui ! »

Restent les chiffres, qui montrent que le train est en route : sur le blog « Côté Châteaux » de France 3 Nouvelle-Aquitaine, Jean-Pierre Stahl relève que 15 % de l’ensemble des crus classés de 1855 sont désormais passés au bio, quand l’ensemble du vignoble bordelais n’est encore qu’à 8 %. Une autre locomotive va bientôt quitter la gare : Château Margaux, l’un des cinq plus grands de la rive gauche, est également en conversion.